Qu’est ce que la Santé en ostéopathie ? Un principe et une philosophie du soin. 


Résumé

Cet article explore la notion de Santé en ostéopathie, non pas comme opposition à la maladie, mais comme principe fondamental qui soutient et organise la vie elle-même. À partir de l’observation des lois de la nature, Andrew Taylor Still conçoit l’être humain comme inscrit dans un ordre vivant et intelligent, où les troubles ne sont que des effets secondaires d’une altération plus profonde. La Santé y est décrite comme une force organisatrice permanente, assurant régulation, adaptation et réparation, présente même au cœur de la maladie. L’ostéopathe est ainsi invité à orienter son regard vers ce principe vivant toujours à l’œuvre, plutôt que vers la seule recherche de dysfonctions.

Introduction

Lorsque les études d’ostéopathie aux États-Unis sont progressivement devenues un cursus de médecine allopathique, un déplacement profond s’est opéré : la formation s’est centrée sur les approches médicales conventionnelles, tandis que la part conceptuelle et philosophique de l’ostéopathie s’est réduite à une dimension secondaire, souvent cantonnée à l’histoire, à l’éthique et à la thérapie manuelle. Plusieurs ostéopathes de la première génération après Dr. Sutherland, déçus de voir la transformation du programme d’enseignement, ont choisi de se retirer de l’enseignement institutionnel et promirent de ne jamais y parler des principes de l’ostéopathie. Ils ont alors structuré leurs propres groupes d’étude (par exemple A Still Sutherland Study Group avec Anne L. Wales, D.O.), espaces non académiques où ils tentaient de préserver les éléments de la tradition qu’ils jugeaient essentiels, et de poursuivre un travail d’exploration plus approfondi.

C’est dans ce contexte que les principes de l’ostéopathie ont progressivement été stabilisés autour d’un ensemble réduit (généralement quatre) désormais enseignés comme des notions philosophiques générales plutôt que comme des guides opérationnels pour la pratique. Une phrase souvent attribuée à la tradition ostéopathique affirme pourtant que l’ostéopathie n’est pas une technique mais un ensemble de principes. Dans la plupart des institutions actuelles, l’enseignement technique occupe l’essentiel du temps, tandis que les principes sont abordés de manière relativement abstraite, ce qui a pour effet de les dissocier de leur potentiel initial. Il existe pourtant un principe essentiel que nous ne retrouvons plus actuellement.

Pour les ostéopathes ayant travaillé directement avec les anciens, et pour de nombreux D.O. issus de ces lignées d’enseignement informelles, l’expression « Trouver la Santé » constituait l’un des axes centraux de la philosophie ostéopathique ainsi que de sa transmission orale. Si tel est le cas, il devient alors nécessaire de s’interroger : qu’entendait réellement Dr. Still par « Santé » ? 

Cette question ne peut être abordée sans revenir aux textes, examiner les occurrences du terme, et analyser son articulation avec des notions omniprésentes chez le fondateur : ordre, mouvement, harmonie, lois naturelles, auto-régulation, auto-guérison mais aussi les liens qu’il établit entre fonction, structure, circulation et relation au milieu.

Lors de ma formation initiale, et ce constat dépasse largement mon expérience personnelle, la question de la « Santé » a souvent été réglée en s’appuyant sur la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé : un état de complet bien-être physique, mental et social ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. Pourtant, cette définition, formulée dans la Constitution de 1948, n’est pas seulement postérieure à Still ; elle traduit une vision de la santé structurée par les contextes politiques, sanitaires et sociaux d’après-guerre, ainsi que par un paradigme beaucoup plus globalisant. 

Appliquer directement cette définition à une pensée élaborée au tournant du XXᵉ siècle relève de l’anachronisme. Le vocabulaire de Dr. Still était différent, perceptuel ; la notion même de « Santé » portait souvent des connotations plus dynamiques, vitalistes, mais également fonctionnelles.

Le propos ici n’est pas nostalgique : ce n’est pas la perte d’un héritage sentimental que l’on déplore, mais la perte d’une cohérence conceptuelle. Lorsque les principes d’un système sont lus à travers des catégories qui n’existaient pas lors de leur formulation, il ne s’agit pas d’évolution, mais de déformation. Si l’on souhaite prendre au sérieux la philosophie ostéopathique, et les principes qui en dérivent, il devient indispensable de clarifier ce que Dr. Still entendait par “Santé”, non pas selon nos catégories contemporaines, mais dans celles de son époque. Cela implique une enquête historique, sémantique et conceptuelle, plutôt qu’une projection rétroactive de nos définitions actuelles.

Cet article propose d’explorer la notion de Santé dans sa complexité. Une question centrale guidera ce travail : qu’ont réellement voulu transmettre les anciens lorsqu’ils insistaient sur l’importance de « Trouver la Santé » ? Et que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage dans la pratique contemporaine ?

Rollin et Alan Becker, Thomas Schooley, les Dr Bones, Charlotte Weaver, Ruby Day, Anne Wales…

Partons de ce que nous avons déjà abordé…

« Étudions l’homme, conçu selon des plans et un cahier des charges merveilleux et qui, une fois terminé, a été déclaré non seulement bon mais très bon par l’Inspecteur scrupuleux qui a tout conçu et n’a rien oublié. » 

Philosophy and mechanical principles of osteopathy, A.T. Still

Lorsque Dr. Still déclara que le 22 juin 1874 il discerna que le mot Dieu signifiait perfection en toutes choses et en tout lieux, Dieu étant cette Intelligence Suprême à la fois immanente de la Nature et transcendante, accessible par la raison, il s’inscrivit dans une logique panenthéiste (c.f. article précédant : Le concept de Parfait – Le panenthéisme dans la pensée ostéopathique d’Andrew Taylor Still). Cette conception justifiant et imposant la perfection comme référence, cet ordre supérieur vint au fondement de la notion de Santé. 

C’est ainsi que s’articule le premier chapitre de Philosophie de l’ostéopathie intitulé « Quelques remarques liminaires » : en reconnaissant sa foi en les lois de la vie et leur puissance à guérir, le Vieux Docteur donnera sa confiance totale en la Nature. L’homme « construit selon les plans et les caractéristiques de la nature et absolument parfait » (p. 43, Philosophie de l’ostéopathie), le seul levier de l’ostéopathe est dans un premier temps de se remettre aux lois naturelles afin de les comprendre et peut être permettre une guérison. 

« Puisque les magnifiques œuvres de la nature – d’aujourd’hui et du temps passé –, à l’évidence pleinement valides, se tiennent devant l’œil et l’esprit de la raison, affirment que tous les êtres, petits et grands, sont venus par la loi de la cause et de l’effet, ne sommes-nous pas engagés, si nous désirons un effet, à travailler avec les lois régissant la cause ? » (p. 45, Philosophie de l’ostéopathie) « Pour obtenir de bons résultats, nous devons nous mêler aux vérités de la nature et voyager en harmonie avec elles. » (p. 49, Ibid) 

Mais qu’est ce qui régit la Cause ? 


Cause et effet dans le langage ostéopathique, voir au delà de la lésion/dysfonction

« Cause et effet sont sans fin. La cause débutant dans certains cas peut être plus ou moins importante, mais le temps s’ajoute à l’effet jusqu’à ce que l’effet devienne plus important que la cause, avec à la fin, la mort. La mort est la fin ou l’addition de tous les effets. Je demande simplement au lecteur de noter attentivement le changement différent et continu dans l’effet comme étant l’élément additionnel s’introduisant dans le conflit et donnant l’ascendance à l’effet ». 

Autobiographie, A.T. Still


C’est en commençant par cette citation de Dr. Still que Rollin E. Becker, D.O. nous fait remarquer dans son article « Cause et effet » (reproduit dans le livre La vie en mouvement), combien de fois les ostéopathes manipulent ou mobilisent des lésions/dysfonctions. Mais les lésions ne seraient-elles pas des effets et non la Cause ? La maladie1 ne serait-elle pas elle aussi un effet ? Dr. Still nous donne la réponse : « La maladie est un effet provoqué par l’interruption de quelque approvisionnement en fluide ou en qualité de vie »

« Une lésion peut apparaître sur une partie ou sur toute la personne sous forme d’excroissance ou d’atrophie d’un membre au niveau de tous les muscles, nerfs et apports sanguins. […] une cause doit toujours précéder un effet. Une douleur dans la tête est un effet ; la cause est antérieure et elle est absolue dans toutes les altérations des conditions normales. » 

Philosophie de l’ostéopathie, A.T. Still

En se concentrant uniquement sur la maladie, le symptôme, nous avons manqué l’essentiel. Comme le mentionne Dr. Becker : « Dans les deux cas (traumatisme ou maladie) de lésion (ou lésions) ostéopathique, nous avons découvert des effets et non des causes. Les trouver et les traiter comme des entités revient à négliger une bonne partie de la raison pour laquelle le patient est venu nous consulter. Si, au cours de nos soins, notre raisonnement ne vas pas plus loin, nous lui apporterons un soulagement uniquement symptomatique. » Il ajoute : « Dans nos procédures diagnostiques et thérapeutiques, nous devons apprendre à déchiffrer à travers le schéma de lésion ostéopathique, le détecter comme étant le commencement du processus traumatique ou maladif et inclure les énergies nécessaires pour la produire. »

À ce stade, il apparaît clairement que la cause d’une maladie n’est plus la maladie en elle-même, mais la manière dont on est devenu vulnérable. Néanmoins nous ne sommes qu’à la cause, une cause absolue existe selon Dr. Still : qu’est ce qui met en place une lésion ? Une autre couche de causalité existe encore, plus fondamentale : celle qui rend possible l’apparition même d’une organisation.

Mais quelle est cette force édificatrice de la lésion ? 

Le biogène et la Santé

Maintenant que nous avons éclairci le vocabulaire, nous pouvons retourner au premier chapitre de Philosophie de l’ostéopathie. Quelle est donc cette force édificatrice régit par la Cause ? 

Tout au long de ce chapitre, Dr. Still essaye de nous faire admettre que quelque chose de bien plus puissant, de bien plus sage en harmonie avec les lois naturelles travaille pour nous. Le but ultime de l’ostéopathe étant de faire en sorte que cette dernière ne soit plus entravée et puisse s’exprimer. Ainsi « Quelques remarques liminaires » se termine par le sous chapitre et injonction : « l’ostéopathe doit trouver la Santé ». « Trouver la santé devrait être l’objectif du docteur. N’importe qui peut trouver la maladie »

Dr. Still lance à l’ostéopathe tout un défi. Tant intellectuellement, conceptuellement et perceptuellement. « Ordre et santé sont inséparables, […] si ordre et santé sont universellement associés, alors le docteur ne peut utilement, physiologiquement et philosophiquement être guidé par aucune autre échelle de raison. » Il est encore important de comprendre d’où vient ce principe de Santé. 

Biogène :

Philosophie de l’ostéopathie, est en réalité le troisième livre de Dr. Still. Publié en 1899, il paraît deux ans après l’Autobiographie. Mais le Vieux Docteur avait déjà rédigé un premier ouvrage en 1892. Celui-ci ne sera publié qu’en 1902, puis retiré de la vente sans explication, avant d’être réédité seulement en 1986 par ses petits-enfants : Philosophie et principes mécaniques de l’ostéopathie. Une grande majorité des propos tenus dans Philosophie de l’ostéopathie sont issus de ce livre, mis à part un chapitre nommé « Biogène »

Dr. Still y décrit la force vitale dans le contexte d’une approche dualiste de la nature de l’homme, postulant que :

« Tous les corps matériels ont une vie terrestre et tout espace a une vie, éthérique ou spirituelle. Réunis les deux constituent l’homme. […] Un homme, force biogénique, signifie que les deux vies agissent en union […] Nous parlons donc de biogène ou vie duelle, cette vie signifiant la réciprocité éternelle pénétrant toute la nature. » 

Le terme biogène est retrouvé dans un seul ouvrage d’un auteur contemporain du fondateur de l’ostéopathie, Biogène : Une spéculation sur l’origine et la nature de la vie d’Elliott Coues publié en 1884 soit quelques années avant la rédaction de Philosophie et principes mécaniques de l’ostéopathie

Coues s’oppose à une idée très répandue à la fin du XIXᵉ siècle selon laquelle la vie serait simplement une propriété de la matière, apparaissant spontanément lorsque les éléments chimiques s’organisent en structures complexes, tel que le protoplasme. Selon cette vision, la vie n’est rien d’autre qu’un certain type de mouvement de la matière, expliqué par des lois physico-chimiques et par l’évolution darwinienne.

Cette approche est critiquée en soulignant une contradiction : le protoplasme étudié par les scientifiques peut mourir, ce qui montre que la vie ne se réduit pas à cette substance. Son argument principal est que l’on ne peut pas expliquer scientifiquement comment un système vivant capable de se reproduire aurait pu apparaître par simple hasard. Pour lui, l’idée qu’un organisme puisse s’auto-organiser et engendrer sa propre reproduction sans principe préalable est scientifiquement intenable. Coues refuse ainsi de voir la vie comme une simple émergence de la matière et défend l’idée qu’un principe vital distinct est nécessaire pour rendre compte du vivant.

Ici, Elliot Coues rejoint A.T. Still dans ce qu’il nommait Inconnaissable comme Cause première. L’Inconnaissable étant pour Still des traits particuliers de cette Intelligence Suprême/Grand Architecte/Dieu. En effet à l’époque, aucun modèle n’expliquait (et même encore aujourd’hui) l’apparition simultanée de l’information, de la fonction et de la reproduction dans un système cohérent. 

Coues, tout comme Dr. Still, invoque l’importance de l’Esprit Organisateur dans les organismes vivant :

« D’où vient que la matière dégagée au commencement est énigmatique ; de nulle part, certainement – si ce n’est de l’esprit universel conscient de lui-même et auto-déterminé désirant devenir manifeste »

Coues reconnaitra que la conscience de soi est la preuve d’un principe vital primaire reflétant cet Esprit Universel, tandis que Dr. Still se réfèrera à l’étude de l’Anatomie :

« Si la vie en l’homme était conçue pour satisfaire à la taille et aux fonctions de l’être, si la vie possédait une personnalité vivante et indépendante, alors, nous serions gouvernés pour qu’elle ait le plus de chances d’accomplir son œuvre dans les corps humains et animaux. L’expérience nous apprend qu’une étincelle allume la poudre et la met en mouvement et que si elle n’était pas stimulée par le principe positif de Père Nature, qui trouve son germe tapi tranquillement dans la matrice de l’espace, elle demeurerait éternellement inactive et silencieuse, incapable de se mobiliser ou de s’aider, conservée pour le principe moteur de la vie que confère le Père de tout mouvement. » 

Cette force vivante, cette expression de cet Esprit, porte un autre nom chez le fondateur de l’ostéopathie : la Santé. 

Santé :

« Il importe peu à l’homme de savoir de quel lieu – un endroit ou un autre – viennent esprit, mouvement et matière. Ils entrent tous dans sa composition et ce qui l’intéresse, c’est de les maintenir en état de santé. […] Le médecin n’est pas tenu de fournir à ses patients esprit, matière et mouvement. Son travail, c’est de maintenir le corps ajusté de manière qu’il puisse subvenir seul à ses besoins, grâce à son cerveau et ses muscles ; esprit et mouvement apparaissent alors qui fournissent au laboratoire les produits chimiques les mieux choisis et protègent de la maladie. Organes et nutriments sains maintiennent l’humain en bonne santé. Le médecin peut aider en maintenant les organes en bonne place. Il peut le faire s’il connaît la forme et le fonctionnement des différentes parties du corps. S’il ne les connaît pas, il ne peut guère aider le malade. » 

Philosophie et principes mécaniques de l’ostéopathie, A.T. Still

La Santé pour Dr. Still et les anciens est donc quelque chose qui va bien au-delà du bien être ordinaire ou du fonctionnement physiologique optimal. La Santé est vue comme une substance/un principe vivant, conférée par la Nature, insufflant la vitalité à un être vivant : elle s’exprime tant que la personne est en vie, indépendamment de la présence d’une maladie, d’une dysfonction ou d’une blessure. Son expression peut être altérée, mais est en elle-même absolue. La Santé est  ainsi toujours disponible. La guérison implique, pour le fondateur, l’Esprit de vie (Mind) qui fait de la capacité à recouvrer la santé une évidente caractéristique divine. Le Mind à l’origine se manifeste sous forme matérielle en tant que biogène. Comme le fait remarqué R. Paul Lee dans son livre Interface, pour Dr. Still, la vie vient avant le mécanisme et pas l’inverse. La mouvement est donc une manifestation de la vie. Pour Dr. Becker, l’une des façons de décrire l’état appelé Santé est la présence d’une liberté totale de mouvement à l’intérieur d’un être vivant et ce, à tous les niveaux.

James Jealous, D.O. va encore plus loin dans cette compréhension et rajoute que c’est la Santé qui organise les parties lésées (au sens ostéopathique), rejoignant ainsi le Dr. Fulford qui disait que la réaction du corps était pré-cognitive de la mise en place de la lésion (comme lors d’un trauma). Ainsi les lésions/dysfonctions ostéopathiques sont directement reliées à la Santé.

L’objectif du traitement ostéopathique dans son sens traditionnel n’est pas d’identifier des dysfonctions et de traiter une maladie, mais de trouver ce qui est en santé et d’utiliser son champ biologique pour à la fois diagnostiquer et engager un processus thérapeutique. 

Ici, une autre question nous vient à l’esprit : comment pouvons-nous connaître la Santé sans être trompé par les effets ? Quelles sont ses caractéristiques intrinsèques qui permettent de la reconnaître, de pouvoir libérer ses capacités intrinsèques et de la laisser travailler ? Dr. Still montre encore une fois le chemin en nous faisant comprendre que notre compétence à trouver la Santé est proportionnelle à discerner le normal de l’anormal. 

« Toutes les affections trouvent indubitablement leur origine dans l’entrave de l’action normale. […] Nous commençons à nous convaincre que toutes ces forces sont invisibles et que nous n’en discernons que les effets. Nous savons que ces forces sont abondantes par nature et assurent le soutien de la vie. L’objet de mon voyage d’explorateur fut de trouver dans le corps les substances leur permettant d’agir et la manière dont elles procèdent. Si elles nous donnent la santé lorsque l’action normale prévaut, la maladie n’apparaissant que lorsqu’elle sont anormales, nous sommes exhortés à constituer une connaissance plus intime des qualités et des produits formés dans ce grand laboratoire qui mélange et qualifie chaque substance pour accomplir sa mission de force, de construction, de purification et d’action. » 

Philosophie de l’ostéopathie, A.T. Still

Selon Dr. Still, la Santé parfaite ne fait que démontrer l’harmonie régnant dans l’action physiologique du corps, dans toutes ses parties et fonctions : le normal. À l’inverse, toute variation quant à la Santé parfaite marquant un degré de dérangement fonctionnel au niveau physiologique est nommée anormale : ces altérations, empêchant la pleine expression de la Santé, sont pour le fondateur la cause de la condition qu’il nomme maladie. Dr. Sutherland disait que : « Quand tous les fulcrums sont synchronisés, il y aura paix et harmonie », Dr. Becker ajouta : « Dans l’état de Santé on sent qu’on ne sent rien »

Andrew Taylor Still ajoute que les forces qui soutiennent la vie sont abondantes : « Le grand laboratoire de la nature est toujours en activité dans le corps humain ». Il postule  ainsi qu’il existe un mouvement perpétuel vers la normalité, la nature accomplissant « son travail de réparation en temps utile »

Pour définir la maladie (disease), Dr. Still citera le Webster : lack of ease ou manque d’aisance. Ainsi si nous suivons cette définition, l’aisance ne serait-elle pas ce mouvement, ce courant inné vers la normalité ? Ainsi nous finirons avec les mots du Dr. Becker : 

« La Santé un principe vivant dans un corps vivant, il ne peut être défini ».

« Dans la physiologie corporelle, la Santé normale est un état d’être qui échappe à toute définition. Normal signifie normal, et c’est une expérience vivante et un principe inhérent à la vie. Si la Santé normale ne peut être définie, elle peut être décrite comme deux niveaux de fonction : le premier est la mobilité et la motilité involontaire fondamentales dans la physiologie corporelle tout au long de la vie, et le second est la mobilité volontaire dans la physiologie corporelle dans notre vie quotidienne. L’ingénieur-médecin a la possibilité d’examiner à la fois la mobilité involontaire et la mobilité volontaire dans la physiologie corporelle de son patient et de déterminer chez celui-ci la qualité des mécanismes de Santé. En d’autres termes, la manifestation de la « normalité » au sein du patient permet au mouvement et à la fonction appelés Santé de se manifester à l’ingénieur qui observe. Puisque l’objectif de chaque patient est de revenir à la normale, il est important que le médecin sache ce qu’est la Santé à l’œuvre chez ce patient ayant besoin d’être aidé. »

La vie en mouvement, Rollin Becker, D.O.

Conclusion

Chez Andrew Taylor Still, la Santé ne se réduit ni à l’absence de maladie ni à un état de bien-être global. Elle constitue un principe vivant, organisateur, antérieur à la structure, à la fonction et au symptôme. Comprendre la Santé, c’est reconnaître l’existence d’un ordre naturel intelligent à l’œuvre dans le corps, et admettre que la maladie n’en est qu’une expression altérée.

Réduire l’ostéopathie à une succession de techniques ou à la correction de dysfonctions revient à perdre le fil conducteur de sa philosophie fondatrice. Trouver la Santé ne relève pas d’une posture idéologique, mais d’un positionnement clinique précis : orienter le diagnostic et le traitement vers ce qui est vivant, normal et ordonné, plutôt que vers ce qui est déficient.

Revenir à cette conception de la Santé n’est pas refuser l’évolution, mais restaurer la cohérence interne d’un système de soin fondé sur la primauté de la vie. Dans cette perspective, l’ostéopathie ne cherche pas à combattre la maladie, mais à libérer les conditions permettant à la Santé de s’exprimer.C’est précisément là que réside sa singularité et sa responsabilité contemporaine.

« Il y a en chacun de nous un mouvement très fort vers la normalité. Ce courant inné est la direction de l’aisance. » 

James S. Jealous, D.O., An osteopathic odyssey

Notes :

  1. Il est important ici de définir « maladie » pour Dr. Still afin d’abolir toute confusion. Dans Philosophie et principes mécaniques de l’ostéopathie, le Vieux Docteur la définie comme tout ce qui provoque une manifestation indésirable dans le corps, que ce soit de la douleur, de l’hypertrophie au niveau d’un muscle, d’une glande ou d’un organe, de la douleur physique, de la torpeur, de la chaleur, du froid. « Toute chose indésirable à la vie et au bien être ». Dans le livre Philosophie de l’ostéopathie, dans le chapitre sur le Sang à la sous partie « Fatalité et ignorance », il ajoutera une note de bas de page pour disease (maladie en français) étant la définition de Webster : 1) lack of ease (« manque d’aisance »), 2) une altération dans l’état du corps ou de quelques uns de ses organes interrompant ou perturbant les performances des fonctions vitales et provoquant ou menaçant de douleur et de la faiblesse ; maladie ; affection ; souffrance ; affliction ; désordre. ↩︎

Sources

  • ANDREW TAYLOR STILL. Autobiographie
  • ANDREW TAYLOR STILL. Philosophie de l’ostéopathie
  • ANDREW TAYLOR STILL. Philosophie et principes mécaniques de l’ostéopathie
  • ROLLIN E. BECKER.  La vie en mouvement 
  • ROLLIN E. BECKER. L’immobilité de la vie
  • ELLIOTT COUES, HERBERT HOFFMAN, ZACHARY COMEAUX. L’âme de l’ostéopathie, réflexions classiques et contemporaines sur le sens de la vie et leur intérêt pour la santé
  • R. PAUL LEE. Interface 
  • JAMES S. JEALOUS. An osteopathic odyssey