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Derrière les lois de Fryette, genèse d’un modèle ostéopathique aujourd’hui contesté


Résumé

« Ose être différent, beaucoup préfèrent l’orthodoxie à la vérité »

Principes de la technique ostéopathique, Harrison H. Fryette, D.O.

Harrison Harold Fryette (1878–1960) fait partie de ces grandes figures de l’ostéopathie dont le nom résonne très tôt dans notre parcours de formation. Il est l’un des premiers auteurs que nous rencontrons lorsque nous abordons le modèle biomécanique et la technique structurelle. Sa contribution la plus célèbre demeure un article publié en 1918 dans le Journal of the American Osteopathic Association (JAOA), intitulé Physiologic Movements of the Spine. De ce texte, la communauté ostéopathique a progressivement extrait un ensemble de « principes » que nous désignons aujourd’hui sous le nom de « lois de Fryette ».

Pourtant, en dehors de cette attribution devenue canonique, nous savons finalement peu de choses du Dr Fryette lui-même. Comment en est-il venu à décrire ces mouvements vertébraux ? Quelles furent ses influences théoriques et cliniques ? Quelle était sa manière de pratiquer et de penser l’ostéopathie ? C’est précisément en cherchant à mieux comprendre l’homme et l’ensemble de son travail que l’on réalise que les lois telles que nous les connaissons aujourd’hui ne constituent qu’un résumé extrêmement épuré de sa perception du mouvement spinal ; une synthèse qui a été, au fil du temps, interprétée, adaptée, parfois simplifiée à l’extrême par ceux qui l’ont transmise.

Car le travail de H. H. Fryette ne se limite nullement à cet unique article fondateur. Entre 1911 et 1938, il publie une douzaine d’articles dans le JAOA, et fait paraître en 1954 un ouvrage majeur qui dépassent largement la seule question de la colonne vertébrale. On y trouve des réflexions sur l’infection focale, le tissu conjonctif, le psoas, la cancérologie, la mécanique du bassin, entre bien d’autres sujets, témoignant d’une pensée clinique vaste et nuancée.

Le Dr. Fryette appartient aussi à ce passé de l’ostéopathie qui dérange. Les lois qui portent son nom, largement enseignées dans les collèges européens et nord-américains, font aujourd’hui l’objet de critiques et de remises en question à la lumière des données scientifiques contemporaines [1]. Mais peut-on réellement fonder un jugement définitif sur un ensemble de lois réduit à l’état de schéma simplifié, transmis de génération en génération, et potentiellement altéré au fil du temps ?


Genèse et premières descriptions des mouvements physiologiques du rachis

À l’automne 1899, John Martin Littlejohn est démis de ses fonctions au sein de l’American School of Osteopathy de Kirksville. Cette éviction fait suite aux désaccords croissants qui l’opposent, lui et ses frères, à Andrew Taylor Still, notamment autour de leur ambition de développer une ostéopathie intégrant les connaissances allopathiques contemporaines et accordant une place centrale à la physiologie. En 1900, les frères Littlejohn fondent alors à Chicago l’American School of Osteopathic Medicine and Surgery, établissement dont H. H. Fryette sera diplômé en 1903 [2].

Le Dr Fryette s’intéresse très tôt à la colonne vertébrale, domaine dont les mouvements demeurent alors largement méconnus. La radiographie, encore à ses balbutiements, se révèle trop rudimentaire pour fournir des données exploitables : la qualité des images est médiocre et les expositions répétées aux rayons X entraînent parfois des brûlures chez les patients. C’est dans ce contexte qu’entre 1903 et 1907 [2, 3], avec l’aide du Dr Charles E. Fleck, Fryette met au point une colonne vertébrale articulée montée sur un support en caoutchouc souple, destinée à faciliter l’étude expérimentale des mouvements rachidiens. Ce dispositif sera breveté et fabriqué en plusieurs exemplaires.

Dans son premier article publié dans le Journal of the American Osteopathic Association en juillet 1911, intitulé Osteopathic Spinal Lesions Demonstrated on Special Skeletons, H. H. Fryette souligne qu’à cette époque la doctrine ostéopathique reconnaît cinq types de lésions – terme alors utilisé pour désigner ce que nous appelons aujourd’hui une dysfonction somatique, le mot « subluxation » étant parfois employé de manière équivalente. Ces lésions pouvaient se combiner entre elles et comprenaient : les lésions antérieures et postérieures, les lésions en rotation, en impaction, en inclinaison vers le haut ou vers le bas – que l’on pourrait rapprocher des notions de flexion et d’extension –, en séparation, ainsi qu’en glissement latéral.

À partir de ses expérimentations sur la colonne articulée, le Dr Fryette énonce alors quatre conclusions concernant les mouvements impliqués dans les lésions rachidiennes :

  • il n’existe pas de lésion antérieure, à l’exception de l’atlas ;
  • il ne peut y avoir de glissement latéral au niveau de la douzième dorsale ni des lombaires, en raison de l’orientation et de l’architecture de leurs facettes articulaires ;
  • les vertèbres dorsales sont sujettes aux mêmes types de lésions que les lombaires, avec, en plus, la possibilité d’un glissement latéral ;
  • l’atlas ne peut pas glisser postérieurement en raison de la présence du processus odontoïde.

Cependant, c’est la lecture de l’ouvrage du Dr Robert W. Lovett, Courbures rachidiennes et épaules rondes, publié en 1907, qui permettra à H. H. Fryette de saisir, selon ses propres termes, « l’essence des mouvements physiologiques du rachis » [2].

Le modèle de Robert W. Lovett

Robert Williamson Lovett (1859–1924) est un chirurgien orthopédiste reconnu, considéré comme l’un des pionniers de la prise en charge de la poliomyélite. Il coécrit avec Robert Jones un premier manuel de chirurgie orthopédique, puis publie plusieurs ouvrages consacrés à la colonne vertébrale, à la hanche, à la reconstruction des blessés de guerre, ainsi qu’au traitement des paralysies infantiles.

En juin 1900, le Dr Lovett publie un article intitulé Mechanics of Lateral Curvature of the Spine. Ce travail repose sur une série d’observations menées à la fois sur des sujets vivants et sur des cadavres, dans le but de déterminer les mécanismes à l’origine des scolioses. À cette époque, un volume considérable de littérature existe déjà sur le sujet, mais les conclusions divergent largement. Lovett attribue cette absence de consensus au caractère essentiellement théorique de nombreuses analyses, ou à des déductions fondées sur des modifications morphologiques observées à des stades avancés de la maladie. Sa démarche consiste alors à étudier le mouvement normal de la colonne vertébrale afin d’identifier les mécanismes physiologiques susceptibles d’expliquer les phénomènes observés dans les scolioses. Son analyse s’appuie ainsi sur l’étude du rachis vivant comme du rachis cadavérique.

Il approfondit cette réflexion dans un second article publié en 1903, A Contribution to the Study of the Mechanics of the Spine, qui reprend les grandes lignes de l’article de 1900 tout en affinant l’analyse des mouvements physiologiques de la colonne vertébrale.

À travers ses travaux, le Dr Lovett met en évidence deux facteurs majeurs régissant, ou du moins modifiant, la conduite mécanique du rachis : les corps vertébraux et les facettes articulaires. Pour en démontrer le rôle respectif, il sectionne une colonne vertébrale dans toute sa longueur au niveau des pédicules, obtenant ainsi deux ensembles distincts : une colonne antérieure constituée des corps vertébraux et des disques intervertébraux, et une colonne postérieure comprenant les facettes articulaires, les pédicules et les apophyses épineuses.

Ses expérimentations montrent que, lorsque la colonne des corps vertébraux est soumise à une flexion latérale sous charge, elle tend à s’effondrer du côté de la convexité. À l’inverse, la colonne postérieure se comporte comme une règle flexible ou un brin d’herbe : la flexion latérale n’y est possible qu’à la condition qu’un mouvement de rotation ait été préalablement imprimé à la colonne.

Dans son ouvrage Lateral Curvature of the Spine and Round Shoulders, et plus précisément dans le chapitre intitulé « The Movements of the Spine », le Dr Lovett postule l’existence de trois mouvements fondamentaux du rachis, capables de se combiner entre eux : la flexion, l’extension, et un mouvement combiné de flexion latérale et de rotation, ces deux derniers ne pouvant, selon lui, exister indépendamment l’un de l’autre. Son exposé s’articule autour de deux axes principaux :

  • une première partie consacrée à l’analyse du comportement de l’ensemble du rachis lors des mouvements globaux ;
  • une seconde partie détaillant les mouvements spécifiques à chaque région de la colonne vertébrale : cervicale, dorsale et lombaire.

À l’issue de ses expérimentations, le Dr Lovett formule six conclusions, qu’il précise valables uniquement pour un rachis normal, et non nécessairement transposables à un rachis scoliotique selon le degré de déformation.

  1. Au niveau lombaire, la flexion diminue la mobilité en flexion latérale et en rotation ; une flexion extrême semble verrouiller le rachis lombaire vis-à-vis de ces mouvements.
  2. Au niveau dorsal, l’hyperextension réduit la mobilité en flexion latérale et en rotation ; une hyperextension extrême tend également à bloquer ces mouvements.
  3. Lors de la flexion de l’ensemble de la colonne vertébrale, la flexion latérale s’accompagne d’une rotation des corps vertébraux vers la convexité de la courbure latérale, phénomène caractéristique de la région dorsale.
  4. En position érigée et en hyperextension globale du rachis, la flexion latérale s’associe à une rotation des corps vertébraux vers la concavité de la courbe latérale, ce qui est caractéristique de la région lombaire.
  5. La région dorsale exécute la rotation plus aisément que la flexion latérale, tandis que la région lombaire se fléchit latéralement plus facilement qu’elle ne tourne.
  6. La rotation de la région dorsale s’accompagne d’une courbure latérale dont la convexité est opposée au côté vers lequel se dirigent les corps vertébraux1.

Remarques préalables concernant le langage utilisé par Harrison H. Fryette

Il est impératif de mentionner que chez le Dr. Fryette le terme flexion désigne une augmentation de la courbure physiologique de la colonne et le terme extension une diminution de la courbure physiologique, préférant la définition physique de ces mouvements : « Le dictionnaire définit l’extension comme le mouvement par lequel les extrémités d’un arc se séparent, tandis que la flexion est l’opposé de l’extension » [2, 7].

L’article « Physiologic Movements of the Spine »

Il était d’abord nécessaire d’examiner les mouvements physiologiques de la colonne vertébrale tels que décrits par le Dr Robert W. Lovett, car l’article de H. H. Fryette s’inscrit en partie comme une relecture critique de ce modèle, en particulier concernant les courbures dorsale et lombaire.

Le Dr Fryette étudie les mouvements rachidiens dans des conditions physiologiques qu’il qualifie de « flexion physiologique facilitée », définie comme une colonne vertébrale « en position détendue et légèrement fléchie lorsque le poids repose sur les corps vertébraux ». Les observations sont réalisées principalement sur le modèle vivant, en position debout, ainsi qu’à l’aide de la colonne vertébrale articulée ; les résultats obtenus sur cadavre se révélant, selon lui, peu satisfaisants.

Pour la région dorsale, Fryette observe qu’en position de flexion facilitée, la rotation des vertèbres accompagnant une flexion latérale s’effectue systématiquement du côté de la convexité de la courbure — soit une rotation controlatérale par rapport à l’inclinaison. En revanche, lorsque la colonne est placée en hyperextension, ou en hyperflexion, la flexion latérale s’accompagne d’une rotation des corps vertébraux vers la concavité, correspondant cette fois à une rotation homolatérale à l’inclinaison.

Au niveau lombaire, H. H. Fryette considère que la rotation homolatérale à l’inclinaison décrite par Lovett, associée à la flexion latérale, n’apparaît que dans des conditions d’extension ou de flexion extrême. Il ajoute qu’en flexion facilitée, la rotation accompagnant la flexion latérale se produit, là encore, du côté de la convexité — donc en rotation controlatérale à l’inclinaison.

Ces observations conduisent Fryette à formuler deux conclusions majeures, qu’il énonce à la fin de son article concernant les mouvements physiologiques de la colonne vertébrale :

« Chaque région de la colonne vertébrale se comporte de manière très similaire aux autres dans des conditions physiologiques comparables. Ainsi, lorsque chaque région est placée en flexion et inclinaison physiologique facilitée, les corps vertébraux tournent vers la convexité ; inversement, lorsque chaque région est en hyperextension et, dans une moindre mesure, en hyperflexion associée à une inclinaison, les corps vertébraux tournent vers la concavité. »

« Les deux principales caractéristiques mécaniques de la colonne vertébrale qui gouvernent son comportement sont les facettes articulaires et les corps vertébraux. Lorsqu’une région de la colonne est en extension extrême et, dans une moindre mesure, en flexion extrême, les facettes articulaires se verrouillent et la colonne acquiert les propriétés d’une tige flexible. À l’inverse, lorsqu’une région est en flexion facilitée, les facettes ne sont pas verrouillées et la charge s’exerce davantage sur les corps vertébraux. Cette charge surimposée devient alors un facteur déterminant : lors d’une flexion latérale, les corps vertébraux tendent naturellement à se soustraire à cette charge, autrement dit à tourner vers la convexité. »

On comprend ainsi l’origine des définition des première et deuxième lois de mouvement ultérieurement attribuées à H. H. Fryette :

  1. la flexion facilitée deviendra la première loi, dans laquelle une vertèbre au neutre inclinée latéralement a tendance à subir une rotation controlatérale ;
  2. la flexion ou l’extension deviendront la deuxième loi où une vertèbre fléchie ou étendue tournera du même côté que l’inclinaison latérale [7].

Néanmoins, il convient de souligner qu’à cette époque, Fryette ne s’intéresse nullement aux dysfonctions de mobilité au sens clinique ultérieur du terme, mais au comportement global de l’ensemble du rachis dans un contexte d’observation dynamique, soumis à des tests de mouvement. Par ailleurs, son analyse porte exclusivement sur le mouvement couplé de rotation associé à une flexion latérale primaire, dans des conditions de flexion facilitée, d’hyperflexion ou d’extension. Il est enfin important de noter que Fryette tient compte des conclusions de Robert W. Lovett – qu’il ne conteste pas dans son article – notamment en ce qui concerne le mouvement couplé d’inclinaison latérale associé à une rotation primaire.

La triade occiput-atlas-axis selon Harrison H. Fryette 

H. H. Fryette écrira en mars 1936 son premier article concernant la région cervicale et plus particulièrement sur la triade occiput-atlas-axis [9]. Il sera sujet d’une description d’une combinaison de lésions qu’il décrira comme courante dans sa pratique : 

« Une structure qui permet autant de mouvement et qui est naturellement aussi faible que les cervicales supérieures est sujette à une variété infinie de subluxations, mais la combinaison de lésions la plus courante est celle que je vais tenter de décrire. Cette combinaison de lésion peut être une compensations pour des conditions plus basses au niveau de la colonne vertébrale […] ou exister indépendamment. L’axis par rapport à la troisième vertèbre cervicale est incliné latéralement vers la droite et tourné vers l’arrière du côté droit, c’est-à-dire que les facettes articulaires du côté droit dont rapprochées. En raison de la forme en selle des corps des vertèbres cervicales supérieures, le corps de l’axis pousse vers la gauche aussi loin que peuvent le permettre le disque intervertébral et les ligaments capsulaires. L’atlas tente de compenser en tournant vers l’avant du côté droit, mais il est latéralement incliné vers la droite, tout comme son fondement, l’axis. L’occiput est alors incliné vers la gauche, a glissé vers la droite sur l’atlas et tourné sur son axe, de sorte qu’il est postérieur par rapport à l’atlas du côté doit et antérieur du côté gauche. En d’autres termes, l’apophyse transverse de l’atlas fait saillie latéralement et postérieurement à l’occiput du côté gauche et l’occiput fait saillie latéralement et postérieurement du côté droit. » 

Cet article laisse penser que le Dr. Fryette utilisait à cette époque un modèle biomécanique de la région cervicale combinant à la fois le modèle du Dr. Lovett et ses connaissances antérieures.

Compléments concernant la région dorsale

En octobre 1938, le Dr H. H. Fryette publie un article intitulé Thoracic Technic. Il y revient sur les mouvements physiologiques du rachis thoracique et les complète par la description de deux « lois » relatives à la séquence des mouvements.

La première stipule que, lorsque la colonne thoracique est placée en extension et qu’elle exécute un mouvement combiné de rotation et de flexion latérale, les corps vertébraux tournent – ou sont contraints de tourner – vers la concavité de la courbure, selon la séquence suivante : extension, rotation, puis flexion latérale.

La seconde indique que, lorsque la colonne thoracique se trouve en position neutre2 (correspondant à la flexion facilitée) et qu’elle est soumise à une inclinaison latérale, les corps vertébraux, expulsés sous l’effet de la charge, tournent vers la convexité, selon la séquence : flexion, flexion latérale, puis rotation.

Par ailleurs, H. H. Fryette décrit empiriquement six positions dans lesquelles les articulations de la colonne thoracique se retrouvent le plus fréquemment en lésion :

  • extension, rotation et flexion latérale ;
  • flexion, flexion latérale et rotation ;
  • extension simple ou non compliquée ;
  • flexion simple ou non compliquée ;
  • impaction simple ou non compliquée ;
  • lésions atypiques, résultant d’une force directe appliquée à la colonne, ne pouvant être corrigées selon les modalités des lésions précédemment décrites ;
  • lésions en état d’ankylose fibreuse ou osseuse.

On peut noter qu’à ce stade de sa réflexion, Fryette considère qu’une vertèbre peut se retrouver en lésion dans une position correspondant aux mouvements physiologiques normaux de la colonne, sans pour autant renier ses conceptions antérieures relatives aux mécanismes de production des lésions rachidiennes. Cette continuité conceptuelle se retrouve notamment dans sa définition des dysfonctions de mobilité à la lumière des lois de Fryette connues actuellement.

Pour H. H. Fryette, les lésions caractérisées par une ankylose fibreuse résultent soit d’un mécanisme réflexe local d’irritation, soit d’une toxémie général – entendue comme une accumulation de déchets métaboliques insuffisamment éliminés. L’augmentation de l’état de fibrose qui en découle est susceptible de diminuer l’activité musculaire, la mobilité articulaire ainsi que la distribution du liquide synovial.

Les lésions en état d’ankylose osseuse, quant à elles, seraient dues à diverses pathologies. La cause la plus fréquemment évoquée par Fryette concerne les articulations vertébrales soumises à une irritation mécanique et/ou chimique chronique. Dans ce contexte, des ostéophytes peuvent se déposer sur les ligaments longitudinaux ; lorsque ces dépôts deviennent excessifs, ils peuvent conduire à l’ossification de ces ligaments, entraînant l’immobilisation de l’articulation. La destruction du cartilage articulaire et la fusion des corps vertébraux constituent, selon Fryette, le stade ultime de ces lésions, lequel dépasse le champ de compétence de l’ostéopathe.

Les « Principes de la technique ostéopathique » et le modèle biomécanique complet du Dr. Fryette

Cet ouvrage offre à H. H. Fryette l’opportunité d’éclaircir à la fois les différents propos qu’il a tenus au fil de ses publications et les questions que l’on peut légitimement se poser quant à sa compréhension biomécanique des mouvements du rachis.

On y découvre d’abord plus précisément la manière dont le Dr Fryette testait la colonne vertébrale – un aspect qui n’était pas décrit dans son article de 1918. Le sujet était placé en position debout, la base du rachis étant maintenue fermement par une main, tandis que l’autre main mobilisait doucement le reste de la colonne, en maintenant une légère compression axiale (« Exposé général sur la colonne », p. 28). Dans la section « Définition et nomenclature » (p. 30), Fryette précise par ailleurs que l’ensemble des expériences et démonstrations doivent être réalisées sur un rachis normal et débuter à partir de la position neutre.

Il propose ensuite une définition résolument biomécanique du mouvement physiologique :

« Le rachis est supposé se mouvoir physiologiquement lorsque chaque segment fonctionne harmonieusement par rapport à ses voisins, et chaque groupe par rapport aux autres. Un mouvement non physiologique survient lorsque le mouvement est limité ou totalement bloqué par une position anormale de la structure et des angles des cartilages articulaires, par une position anormale des facettes, ou encore par des tensions anormales dans les tissus mous. »

H. H. Fryette apporte enfin des précisions concernant les séquences de mouvements d’extension–rotation–flexion latérale et de flexion–flexion latérale–rotation.

Concernant la séquence extension–rotation–flexion latérale, il écrit :

« Dans la mesure où les facettes contrôlent n’importe quelle région de la colonne, elles dirigent et gouvernent la rotation. Par conséquent, plus le contrôle du mouvement par les facettes est efficace, plus la colonne adopte les caractéristiques d’une règle flexible ou d’un brin d’herbe – et un certain degré de rotation devra précéder toute flexion latérale – et, une fois la colonne en rotation et en flexion latérale, les corps vertébraux se dirigeront vers la concavité de la courbe produite par cette flexion latérale. »

À propos de la séquence flexion–flexion latérale–rotation, Fryette précise :

« Lorsque la colonne se trouve dans une position où les facettes sont en position neutre, ou, en d’autres termes, lorsqu’elles sont “inactives”, la colonne prend les caractéristiques d’une pile de briques et, lors de la flexion latérale, elle tend à s’engager vers la convexité, les corps vertébraux “s’esquivant” sous le poids. »

Les mouvements de la colonne lombaire

Dans le modèle de H. H. Fryette, la colonne lombaire inclut la douzième vertèbre thoracique. Au sein de cette courbure, il distingue des mouvements simples et des mouvements complexes.

Mouvements simples :

Extension

À mesure que la courbure lombaire passe en extension, le poids est progressivement transféré des facettes articulaires vers les corps vertébraux et les disques intervertébraux. En hyperextension, les facettes se séparent et un verrouillage complet de la colonne lombaire s’installe.

Flexion

La flexion lombaire n’est que peu limitée, sauf à ses extrêmes, où elle est freinée par la tension des ligaments antérieurs et par le rapprochement des apophyses épineuses lombaires.

Flexion latérale (environ 10°)

Lorsque la colonne lombaire se trouve en position neutre ou en flexion et qu’une flexion latérale est introduite, les corps vertébraux entrent en rotation vers la convexité de la courbure. En revanche, lorsque la colonne lombaire est placée en hyperextension et qu’une flexion latérale est initiée, les corps vertébraux sont contraints de tourner vers la concavité de la courbe.

Rotation (de faible amplitude)

La rotation lombaire est principalement limitée par les tissus mous — disques intervertébraux, ligaments intervertébraux et muscles lombaires. Fryette observe que, lors de la section de ces tissus chez le cadavre, les vertèbres lombaires peuvent alors effectuer librement une rotation. Il en déduit que si les tissus mous sont affaiblis ou étirés par des surcontraintes répétées, la rotation lombaire peut devenir plus libre chez le sujet vivant.

Mouvements complexes :

Extension–rotation–flexion latérale

Lorsque les lombaires sont en position neutre, la courbure anatomique présente déjà un degré notable de flexion. Lors de l’introduction de l’extension, la colonne lombaire devient alors rigide. L’ajout d’une flexion latérale à partir de cette position d’extension génère une tension accrue ; pour permettre la flexion latérale, les corps vertébraux doivent au préalable être forcés vers la concavité de la courbure.

Flexion–flexion latérale–rotation

Lorsque la colonne lombaire est mise en flexion latérale à partir de la position neutre, les corps vertébraux se mettent en rotation vers la convexité de la courbure.

Flexion extrême–rotation–flexion latérale

Dans cette configuration, les facettes articulaires contrôlent le mouvement et la colonne se comporte alors comme une règle flexible ou un brin d’herbe. Une fois la colonne engagée en rotation et en flexion latérale, les corps vertébraux se dirigent vers la concavité. Fryette précise toutefois :

« Le fait que toutes les régions de la colonne puissent être forcées à assumer une position de flexion extrême–rotation–flexion latérale n’est mentionné ici que pour des raisons scientifiques. Ce fait n’a aucune valeur pratique, car le mécanisme rachidien et notre posture ne supportent pas ce type de distorsion. Aucune lésion structurelle chronique ne se produit dans cette position, qu’il s’agisse d’une lésion de groupe de vertèbres ou d’une lésion affectant une seule vertèbre. »

Enfin, le Dr Fryette note que les mouvements de translation latérale au niveau lombaire sont rares et ne surviennent généralement qu’à la suite d’un traumatisme aigu.

Les mouvements de la colonne thoracique

Les modifications introduites par les articulations costales dans les mouvements vertébraux — en particulier lors des mouvements de rotation et de flexion latérale – sont, selon H. H. Fryette, d’une grande complexité et constituent encore un champ d’étude au moment de la publication de son ouvrage. Il distingue à ce titre deux régions au sein de la colonne thoracique : les neuf premières vertèbres (T1 à T9), puis le segment T10 à T12.

Au sein de cette courbure thoracique, Fryette décrit des mouvements simples et des mouvements complexes.

Mouvements simples :

Extension

L’amplitude du mouvement d’extension est très limitée de T1 à T9 en raison des insertions costales. En revanche, le jeu articulaire est plus important de T10 à T12, les vertèbres T10 et T11 se comportant, dans ce mouvement, de manière comparable aux vertèbres lombaires.

Flexion

La flexion thoracique est nettement plus libre que l’extension. Elle est favorisée à la fois par l’orientation des facettes articulaires et par le fait que les côtes se séparent postérieurement lors de ce mouvement.

Mouvements complexes

Extension–rotation–flexion latérale

En situation d’hyperextension, toute rotation ou flexion latérale devient impossible. Toutefois, Fryette observe que l’amplitude de ces mouvements augmente au niveau de T10 et T11, les côtes flottantes opposant peu de résistance. Lorsqu’une extension est associée à une rotation et à une flexion latérale, les corps vertébraux tournent vers la concavité de la courbure.

Flexion–flexion latérale–rotation

Ce mouvement est très limité dans la colonne thoracique et est considéré comme pathologique s’il persiste. Lorsque la colonne thoracique est en position neutre ou en flexion et qu’une flexion latérale est introduite, les corps vertébraux effectuent une rotation vers la convexité de la courbure.

Enfin, le Dr Fryette note l’existence d’un mouvement de translation latérale entre T11 et T12, sans toutefois le considérer comme un véritable mouvement physiologique.

Les mouvements de la colonne cervicale

H. H. Fryette divise la colonne cervicale en deux ensembles distincts : le complexe occiput–atlas–axis, d’une part, et le groupe des vertèbres C2 à C7, d’autre part. Chacun de ces ensembles est analysé séparément. Les schémas de mouvements extension–rotation–flexion latérale et flexion–flexion latérale–rotation sont également observés dans la région cervicale, bien que Fryette en souligne certaines particularités.

Il identifie ainsi quatre mouvements physiologiques principaux.

Mouvements simples :

Extension

En situation d’hyperextension, l’ensemble des autres mouvements devient fortement limité. Le verrouillage qui en résulte est toutefois moins marqué que dans les régions lombaire et thoracique, ce que Fryette attribue à l’anatomie spécifique des corps vertébraux cervicaux.

Flexion

La flexion cervicale constitue un mouvement fondamental, dont les limitations apparaissent principalement aux amplitudes extrêmes.

Mouvements complexes :

Extension–flexion latérale–rotation et flexion–rotation–flexion latérale

Lors de la flexion latérale, les corps vertébraux entrent en rotation – ou en torsion – vers la concavité de la courbure, que la colonne cervicale soit placée en extension ou en flexion. Fryette observe également, au cours de ces mouvements, une tendance à la translation latérale des corps vertébraux en direction de la convexité.

Le couple atlas–axis se caractérise par une rotation particulièrement libre. Il y observe également des mouvements de flexion – correspondant à une flexion postérieure – et d’extension – assimilée à une flexion antérieure –, tandis que la flexion latérale y est très limitée.

N.B. : Pour H. H. Fryette, l’atlas est la seule vertèbre capable de se déplacer antérieurement par rapport à sa base ; elle est également la seule à ne pas pouvoir se déplacer postérieurement, en raison de la présence de l’apophyse odontoïde.

Le couple occiput–atlas présente, quant à lui, une cinématique d’une grande complexité. Fryette y décrit principalement des mouvements d’oscillation antéro-postérieure – la flexion et l’extension constituant les mouvements dominants de cette articulation – mais aussi une certaine amplitude de rotation et de flexion latérale.

L’origine de la version “moderne” des Lois de Fryette

En 1923, alors que le Dr H. H. Fryette consolidait son modèle biomécanique, Carter Harrison Downing, D.O., publiait Principles and Practice of Osteopathy. Cet ouvrage témoigne d’une connaissance approfondie du modèle originel de Fryette et soulève une question centrale : qui a véritablement popularisé le système de NSR/FRS/ERS tel que nous le connaissons aujourd’hui ?

Fred L. Mitchell Jr., D.O., apporte un éclairage dans le volume 2 de The Muscle Energy Manual. Selon lui, ce que nous appelons aujourd’hui les « Lois » de Fryette a été formulé par la faculté de l’Academy of Applied Osteopathy (AAO) à l’issue d’une discussion. Ne pouvant se résoudre à adopter les définitions originales de Fryette pour la flexion et l’extension – notions qu’il utilisait dans un sens biomécanique précis et différent de notre usage contemporain – l’AAO adapta le langage, donnant naissance aux définitions couramment utilisées aujourd’hui : la flexion correspondant à une inclinaison vers l’avant du sujet, et l’extension à une inclinaison vers l’arrière.

Le Dr Mitchell Jr. énonça alors trois lois issues des modèles respectifs des Drs Fryette et Beckwith. Sur cette base, l’AAO classa les dysfonctions vertébrales en deux types : Type I et Type II, consolidant ainsi le cadre pédagogique que l’on enseigne encore dans de nombreux programmes ostéopathiques.

Lois des mouvements physiologiques de la colonne [7]

Loi n°1 : Une vertèbre au neutre inclinée latéralement a tendance à subir une rotation controlatérale à moins qu’elle ne se trouve au-dessus du sommet de la courbe. La vertèbre apicale atteint sa position de rotation maximale en additionnant les petits incréments de rotation des vertèbres sous-jacentes dans la courbe du groupe. Au-dessus de l’apex, la dérotation se produit par petits incréments.

Loi n°2 : Une vertèbre qui s’est fléchie ou étendue suffisamment pour rencontrer un blocage unilatéral des facettes tournera avec une flexion latérale ipsilatérale si elle continue à se déplacer dans le plan sagittal dans la même direction.

Loi n°3 : L’introduction d’un mouvement dans une articulation vertébrale dans un plan réduit automatiquement sa mobilité dans les deux autres plans (parfois appelée loi de Beckwith).

N.B. : C. Gorham Beckwith, D.O. est à l’origine d’un article publié en janvier 1944 dans le JAOA intitulé Vertebral Mechanics. L’article discute dans un premier temps des facteurs qui influencent les mouvements vertébraux (structures anatomiques, phénomènes physiques et biologiques), ainsi que des mouvements couplés de flexion latérale/rotation sans toutefois mentionner comme le Dr. Fryette l’influence de la flexion/extension. Il arrivera à deux conclusions à ce sujet qui impliquent l’ensemble de la colonne : 1) une flexion latérale primaire entraine une rotation du côté de la convexité, 2) une rotation primaire entraine une flexion latérale controlatérale. L’article aborde ensuite les lésions de groupe, les lésions uniques, ainsi que le diagnostic des lésions pour chaque région de la colonne.

Définitions des dysfonctions segmentaires de Type I et de Type II [7]

Dysfonction segmentaire de Type I (NSR) : Elle est définie comme une altération de la mobilité latérale d’un nombre quelconque d’unités vertébrales fonctionnelles (FSU) contiguës sans restriction zygapophysaire spécifique (les facettes ne sont pas impliquées). L’asymétrie de rotation observée dans les dysfonctions de type I est adaptative et secondaire à la relation de flexion latérale des corps vertébraux. Les dysfonctions de type I sont basées sur la loi I. De plus, en raison de la loi III, la perte du degré de liberté de la flexion latérale (la restriction principale) réduit la mobilité dans les plans sagittal et transversal.

Dysfonction segmentaire de Type II (ERS, FRS) : Elle se définit comme une altération des mouvements de flexion ou d’extension de l’une ou des deux articulations zygapophysaires d’une seule unité fonctionnelle rachidienne3. Généralement unilatérale, la restriction produit un couplage ipsilatéral rotation-flexion latérale de la vertèbre supérieure lorsqu’elle se déplace dans l’amplitude restreinte. La dysfonction de type II est basée sur la loi II. Il en existe deux types : ERS et FRS.

Les critiques contemporaines des “Lois de Fryette” : enjeux historiques, épistémologiques et institutionnels

L’Academy of Applied Osteopathy (AAO) a joué, comme nous l’avons vu, un rôle considérable dans le normalisation de ces lois qui n’ont finalement de Fryette que le nom. Cette institution a contribué a fixé le modèle sous une forme standardisée, en lui conférant une autorité pédagogique qui a mon sens a largement dépassé le cadre initial des observations décrites par le Dr. Fryette. 

Ici réside l’un des écueils majeurs : le processus de sélection et de mise en avant de certains contenus au détriments d’autres privilégie une simplification pour produire un modèle plus facile à enseigner. Cela a pour risque, si cela n’est pas formulé clairement, d’être transformé progressivement en outil descriptif et normatif. Cette transmission lorsqu’elle s’effectue sans rappel explicite du contexte de formulation ni des limites du modèle accentue inévitablement le risque de dogmatisation. Au regard des données actuelles sur la biomécanique de rachis, nous savons que certaines descriptions de Fryette ainsi que de l’AAO sont fausses mais que d’autres ont été validées. Néanmoins, Dr. Fryette voyait les limites de ses descriptions : 

« Ces compensations antéro-postérieures et latérales doivent coïncider à un certain endroit, mais lorsque nous considérons les variations anatomiques, posturelles, professionnelles, dans chaque individu, il nous paraît incroyable qu’elles puissent coïncider exactement au même endroit à un angle identique, et produire ainsi le même schéma compensateur de stress chez deux individus différents. On peut s’attendre à ce que les plus grandes compensations se trouvent dans les régions les plus faibles, à peu près au niveau de la 4ème thoracique et/ou de l’articulation atlas-axis, mais les circonstances sont différentes chez chacun et le rachis ne fais pas exception à ce règle. Examiner un patient serait un travail bien monotone si par exemple nous pouvions regarder une sacro-iliaque ou le plan de base, ou encore la 3ème lombaire et deviner automatiquement tout ce qui se passe dans superstructure. Lorsqu’un docteur dit : « oui, j’ai eu un cas exactement semblable à celui-ci hier », il a déjà fait sa première erreur en ce qui concerne son patient. D’après un excellent proverbe oriental : « Celui qui a appris à percevoir la similitude plutôt qua la différence a atteint la sagesse ». Ce dicton est certainement très vrai en ce qui concerne les amis, mais les maladies ne sont pas des amies. Ce sont des ennemies. Par conséquent, je dirai que celui qui, dans son diagnostic, a appris à détecter la différence, a atteint la sagesse. » [2]

Tandis que Fryette faisait évoluer ses descriptions, la dynamique institutionnelle a joué un rôle central dans la persistance de ces « lois » comme cadre de référence dominant, y compris lorsque de nouvelles données ou de nouvelles approches auraient justifié une recontextualisation plus marquée. Pour rappel des mots de Dr. Fryette : « Aucune technique rachidienne, scientifique et intelligente, ne peut être développée si elle n’est pas fondée sur une compréhension précise des mouvements physiologiques de la colonne. » [2]

Cependant, la critique moderne4 des lois de Fryette se caractérise, dans une très large mesure, par un déplacement de son point d’application : alors que les débats initiaux étaient sur la portée descriptive et les conditions d’observations, la critique moderne tend à évaluer les lois de Fryette comme si elles constituaient une description d’un système biomécanique général destiné à rendre compte de l’ensemble des mouvements vertébraux. Ainsi les risques de voir « les lois de Fryette » comme un outil descriptif et normatif se vérifie actuellement. 

Ce déplacement a pour effet de soumettre le modèle à des exigences théoriques et méthodologiques qui excèdent son intention et son cadre d’élaboration initial. Des études et des mémoires sont actuellement publiées pour évaluer l’efficacité de la palpation des ostéopathes en prenant comme référence ces « lois » [13]. Comment ne pas faire face à des biais immenses ? Comment ne pas biaiser l’éducation d’une main ? 

La méconnaissance de la genèse et du statut épistémologique des lois de Fryette a des conséquences directes sur leur enseignement. Lorsque ces « lois » sont présentées sans contextualisation, elles peuvent être perçues soit comme des vérités biomécaniques dépassées, soit comme des dogmes à défendre contre les productions scientifiques. Dans les deux cas, la possibilité d’un enseignement plein et total se retrouve exclu. 

Ainsi une question importante se pose :

Est-il possible et concevable de modéliser de manière simple des systèmes complexes comportant des dynamiques non linéaires ?

Conclusion

L’intégration du rôle et des écueils de l’AAO permet de mieux comprendre certaines caractéristiques de la critique moderne des lois de Fryette. Fort est de constater que lorsque une critique s’adresse à un modèle perçu comme central, normatif et historiquement stabilisé, elle tend à être très radicale et globale, produit d’un processus institutionnel spécifique et non une conséquence directe des propositions initiales du Dr. Fryette. 

La méconnaissance de ce rôle institutionnel conduit à une critique qui vise indirectement le modèle, son auteur et son enseignement, sans distinguer ce qui relève de l’observation clinique, de la formalisation pédagogique et de la validation institutionnelle. Cette absence de distinction renforce les malentendus contemporains, alimente une polarisation et un débat stérile. 

La prise en compte conjointe de la genèse du modèle et des écueils institutionnels liés à l’AAO permet de redéfinir les conditions d’une critique rigoureuse des lois de Fryette. Il ne s’agit pas de soustraire le modèle à l’examen critique, bien au contraire, mais de clarifier les différents niveaux sur lesquels cette critique peut et doit s’exercer. 

Une telle relecture suppose de distinguer : les observations initiales, leur formalisation progressive, leur stabilisation institutionnelle et leurs usages pédagogiques contemporains. En l’absence de cette distinction, la critique moderne risque de produire les confusions qu’elle dénonce, en attribuant au modèle des prétentions et des fonctions qu’il a acquises au cours de son histoire plutôt qu’à son origine. 

En intégrant explicitement ces dimensions historiques, épistémologiques et institutionnelles, le débat autour des lois de Fryette peut être déplacé vers une réflexion plus large sur la manière dont les modèles ostéopathiques se constituent, se transmettent et se transforment, et sur les conditions nécessaires à leur évaluation critique dans un contexte contemporain. 

Harrison H. Fryette, D.O.

Notes de bas de page


  1. Texte original :
    1. In the lumbar region flexion diminishes mobility in the direction of side bending and rotation, and extreme flexion seems to lock the lumbar spine against these movements. 
    2. In the dorsal region hyperextension diminishes mobility in the direction of side bending and rotation. Extreme hyperextension seems to lock the dorsal spine against these movements. 
    3. In flexion of the whole spine side bending is accompanied by rotation of the vertebral bodies to the convexity of the lateral curve, the characteristics of the dorsal region. 
    4. In the erect position and in hyperextension of the whole spine side bending is accompanied by rotation of the vertebral bodies to the convexity of the lateral curve, the characteristics of the lumbar region. 
    5. The dorsal region rotates more easily than it bends to the side, whereas the lumbar region bends to the side more easily than it rotates. 
    6. Rotation in the dorsal region is accompanied by a lateral curve, the convexity of which is opposite to the side to which the bodies of the vertebræ rotate.  ↩︎

  2. Nouveau terme utilisé par Fryette : « Le terme “neutre” désignera la position de toute région de la colonne dans laquelle les facettes sont inactives ; en d’autres termes, une position située entre le commencement de la flexion et le commencement de l’extension ». Harrison H. Fryette, Principes de la technique ostéopathique, p. 31.  ↩︎

  3. Une unité fonctionnelle de la colonne vertébrale (segment de mouvement) est constituée de deux vertèbres adjacentes (ou du sacrum et d’une vertèbre), des ligaments, des muscles mono-articulaires et des articulations qu’elles partagent [7]. ↩︎

  4. Les constats sur la critique moderne s’appui essentiellement sur le papier de Zegarra-Parodi et Fabre.  ↩︎

Sources

[1] Rafael Zegarra-Parodi, Laurent Fabre. Analyse critique de l’enseignement de techniques manipulatives rachidiennes basées sur les « lois de Fryette ». Kinésithérapie, la Revue, Volume 9, Issue 96, 2009, Pages 44-47. 

[2] Harrison H. Fryette. 1954. Principes de la technique ostéopathique. Traduit de l’anglais par F. Burty et A. Abehsera. 

[3] Harrison H. Fryette. 1911. Osteopathic spinal lesions demonstrated on special skeletons. JAOA Volume 11, Issue 4.

[4] Robert W. Lovett. 1900. The mechanics of lateral curvature of the spine. Boston Medical and Surgical Journal

[5] Robert W. Lovett. 1904. A contribution to the study of the mechanics of the spine. Baltimore, Md. 

[6] Robert W. Lovett. 1912. Lateral curvature of the spine and round shoulders. Second edition. Philadelphia P. Blakiston’s Son & Co. 

[7] Fred L. Mitchel, Jr.. 2004. The Muscle Energy Manual Volume Two. Second Edition. MET Press. ISBN 0-9647250-2-9-PB

[8] Harrison H. Fryette. 1918. Physiologic movements of the spine. JAOA Volume 18, Issue 1. 

[9] Harrison H. Fryette. 1936. Occiput-Atlas-Axis. JAOA Volume 35, Issue 7. 

[10] Harrison H. Fryette. 1938. Thoracic technic. JAOA Volume 38, Issue 2. 

[11] Carter H. Downing. 1923. Principles and Practice of Osteopathy. Williams Publishing CO. 

[12] C. Gorham Beckwith. 1944. Vertebral Mechanics. JAOA Volume 43, Issue 5. 

[13] Capobianco J, Protopapas M, Rivera-Martinez S. Understand-ing the combined motions of the C3/C4 vertebral unit: a further look at Fryette’s model of cervical biomechanics. J Am Academy Osteopathy 2002;12:15-30.